Le sport automobile, c’est une histoire d’hommes et de machines. Des victoires, des succès mémorables, mais aussi parfois des ratés, des accidents terribles. Certains de ces accidents restent mémorables. Pour peu qu’ils surviennent au Mans, à pleine vitesse, dans la ligne droite des Hunaudières, ces accidents peuvent avoir un coté dramatique. Parfois, on veut les oublier, on se dit que leur issue est terrible (Sébastien Enjolras, 1997). Parfois, ces accidents, qui se terminent bien, peuvent prendre, avec le temps, un coté « mythique ». C’est le cas de la sortie d’Henri Pescarolo, au Mans, en 1969.
Nous sommes à l’époque en 1969. La marque française engagée en sport auto alors, ce n’est pas Peugeot, mais Matra. Pour les 24 Heures du Mans 1969, Matra a planché sur deux prototypes. La Matra M650, qui n’est en fait que la descendante des Matra précédemment engagées, et la Matra 640. Construite autour d’un châssis tubulaire, la M640 embarque un moteur V12 développant 430ch. Développée en soufflerie, elle affiche un Cx inférieur à 0,25, et promet, sur le papier, des vitesses folles. On parle d’atteindre dans la ligne droite des Hunaudières, des vitesses au dessus des 400 km/h. La Matra 640 avait été conçue par l’aérodynamicien Robert Choulet. Mais elle ne fut pas prête à temps pour participer aux essais préliminaires de cette édition 1969.

Matra 640 en essais
« La 640 n’a pas été prête à temps pour participer aux essais préliminaires, il s’en est fallu de quelques jours. Mais suite au drame survenu à Lucien Bianchi, les dirigeants de Matra tiennent à valider in situ son concept aérodynamique. Ils obtiennent pour cela l’autorisation de disposer de la ligne droite des Hunaudières, exceptionnellement fermée à toute circulation le 16 avril » explique François-René Alexandre dans un excellent article au sujet des 24 Heures du Mans 1969.
La Matra 640 n’est pas prête à temps pour les 24 Heures du Mans, mais il faut tout de même la tester avant la grande course, et avant de l’emmener en essais aux Hunaudières. Un premier shakedown est réalisé sur l’aérodrome à Sézanne. « J’avais atteint 290km/h. A cette vitesse, j’avais constaté un net délestement de l’avant, mais qui n’avait pas atteint un seuil critique » expliquait à l’époque Henri Pescarolo. Suite à ce test, la décision est prise de rouler dans les Hunaudières.

Matra 640 lors de ses premiers tours de roues
Johnny Servoz-Gavin doit prendre le volant en premier, le matin. L’idée est de faire un aller-retour dans la ligne droite, pour mettre en température la mécanique, puis revenir vers les mécano, pour contrôler si tout va bien. Pas vraiment ponctuel, Johnny Servoz-Gavin fait attendre les homes de Matra. On décide finalement qu’Henri Pescarolo s’élancera le premier à 10h30. Pescarolo, pilote très en vue chez Matra à l’époque, enchaine les rapports. En 5e, il franchit avec la Matra 640 le croisement entre la route de Tours et la départementale 92 à quelque 250 km/h. La piste bosselée des Hunaudières, notamment au niveau des croisements, propulse la M640 dans les airs dans un silence absolu, raconte Henri Pescarolo.
« J’ai alors ressenti une impression extraordinaire. En effet, dès que l’avant s’était levé, je m’étais mis debout sur les freins. Mais comme les roues arrière avaient décote aussi, ceci a eu pour effet d’arrêter le moteur. Je me suis donc retrouvé aux alentours de 250-260 km/h dans un silence absolu, à la hauteur de la cime des arbres. Sachant que dans la seconde qui suivait, j’allais mourir« . La suite relève plus d’un épisode de Michel Vaillant que de la course automobile comme on la voit tous les week-end… Pescarolo est brûlé, a mal, fait un malaise… mais un sursaut survient, et il sort de la carcasse de la 640… Il se jette dans le cours d’eau le plus proche. Un « spectateur », venu admirer les essais privés de la Matra 640 relayés dans Ouest France, enroulera Henri Pescarolo dans son manteau pour finir d’étouffer les flammes. Il a survécu à ses graves blessures et fait la carrière que l’on sait.
Et la Matra 640 ? Elle ne fut jamais alignée en compétition. Son géniteur, l’aérodynamicien Robert Choulet, n’abandonnera toutefois pas ses recherches, et donnera naissance aux Porsche 917 LH (longue queue). Matra, qui cherchait toujours à travailler le plus scientifiquement possible, avait laissé carte blanche à deux ingénieurs, aux concepts opposés. On retrouvera (un peu), la même idée lorsque Audi alignera au Mans 1999 un châssis ouvert (R8R) et un chassis fermé (R8C). Mais à l’époque, en matière d’aérodynamique, on était loin des méthodes actuelles… Les connaissances en matière d’aéro n’étaient pas encore poussées, mais surtout, les suspensions de l’époque n’étaient pas toujours compatibles avec des bolides taillés comme des avions. L’Alpine de Grandsire par exemple, ou la Ford Alan Mann s’envolèrent elles aussi. Un problème de conception, ou quelques détails à corriger. Patrick Bourdon confie, sur le site Mémoire des Stands, une version que l’on retrouve à quelques endroits du net « Selon lui (ndlr : le concepeteur de la Matra 640, Robert Choulet) cet accident a été provoqué par les parties supérieures des portières qui se situaient au niveau du toit de la voiture et qui se sont décollées sous l’effet aérodynamique du à la vitesse et non comme il l’a été souvent dit à une mauvaise conception de l’avant de la voiture. Il aurait pu être remédié facilement à ce défaut« .
Pour en savoir plus sur la Matra 640 :
- L’Auto-Journal Prestige
- PAAR Passion : Prototypes des 24 Heures du Mans, Matra 640
- Quelques photos de la Matra 640 sur le Forum Auto
- La Matra 640 à Rétromobile 2005 (sur Mémoire des Stands)
- Quelques illustrations sur Carro de Corrida
Crédit photo : Autodrome.fr, galerie photos de Goodwood 2006
